[Hors sujet] Policiers et gendarmes au cinéma des années 1945 aux années 1980 – Partie 3, conclusion et annexe


Ces différents types de policiers/gendarmes sont intéressants pour leurs interactions avec la population. Ils offrent un large panel de réaction mais aussi l’évolution de ces réactions. Que ce soit celles de la population ou bien celle du policier.

Au cours de ses enquêtes le policier/gendarme entre en interaction avec de nombreuses personnes. De 1945 à 1990, la société évolue et les mentalités changent. La vision de la police en va de même. Dans leurs films Gabin et Ventura, par leur statut de protecteur, sont appréciés par la population, de même les criminels ont un respect pour eux. Un code d’honneur tacite est présent, il est bien mis en valeur dans le film Le Clan des Siciliens, où le patriarche (Gabin) vient se faire arrêter avec le policier (Ventura). Un court dialogue a lieu entre les deux hommes, puis ils se dirigent tranquillement vers la voiture du policier. Une arrestation vient d’avoir lieu. Ce genre de scène ne se produit plus par la suite. Le policier est progressivement mal vu par la population. Cela commence par une méfiance, puis par le refus de parler, voire des insultes. La méfiance est visible dans Peur sur la ville, la jeune infirmière placée sous la surveillance du commissaire (Belmondo), lui fait part de sa vision de la police, méfiance vite écartée par le charme de Belmondo. Le pas est vite franchi dans certains milieux qui font même peur à la police. C’est le cas du passage de Pinot devant Jussieu, déjà évoqué plus haut. Cette évolution s’explique par des faits sociaux et politiques. La vision de la police n’est pas la même à la suite de la Seconde Guerre Mondiale qu’à la suite de Mai 68. La vision du policier travaillant pour le gouvernement pour « taper » sur les individus est présente dans les films. Dans Peur sur la ville, les policiers arrêtent un professeur qu’ils prennent pour le tueur Minos. Ce professeur, plein de haine pour la police, n’hésite pas à les insulter de « S.S. ». Les policiers tiennent donc le mauvais rôle d’après la population qui commence à hésiter à coopérer. Cette vision de la police est accentuée par deux corps de métier avec qui les policiers entrent souvent en contact : les journalistes et les politiciens. Dans les films du corpus, les journalistes apparaissent souvent comme des rapaces du fait-divers sordides, c’est le cas dans Peur sur la ville où ils se précipitent sur l’interphone de l’immeuble où Minos a ses otages. On retrouve un mépris direct venant des journalistes. Dans Inspecteur le bavure, la journaliste Marie-Anne Prossant (Dominique Lavanant) définit les inspecteurs Watrin (Hubert Deschamps) et Clément (Coluche) : « c’est ce qu’on appelle des obscurs, c’est-à-dire des petits flicards qui n’atteindront jamais la direction de la P.J. ». L’interaction entre les deux corps de métier, policier et journaliste n’évolue guère durant cette période, les uns se moquent des autres, où se manipulent. C’est le cas dans Maigret tend un piège, où Maigret fait croire aux journalistes qu’il a capturé le tueur du Marais. Entre politiques et policiers l’intérêt commun est de se tenir à distance l’un de l’autre. Les politiques corrompus considèrent les policiers comme une menace tant qu’ils n’ont pas reçut de pot-de-vin, (Adieu Poulet). Quant aux politiques non-corrompus ils considèrent les policiers comme des êtres à dompter pour qu’ils leur obéissent. Parallèlement à l’évolution des policiers, les criminels aussi se transforment. La petite criminalité devient de plus en plus présente à l’écran et le grand criminel, contre lequel la police ne peut rien, a tendance à disparaître. Dans Le Borsalino, les deux personnages principaux (Delon et Belmondo), grands caïds de Marseille, se retrouvent au commissariat, le policier leur explique qu’il se fiche de ce qu’ils font mais désire qu’ils arrêtent de tuer. A partir des années 1980, le film qui s’intéresse aux policiers à tendance à avoir une approche plus précise. Dès lors les figures de la criminalité sont plus précises, et les grands criminels doivent laisser place aux petits trafiquants, les criminels de tous les jours en quelques sortes, ceux qui n’ont pas de grands moyens. A titre d’exemple il suffit d’évoquer les criminels/délinquants de Pinot simple flic, les commerçants des Ripoux, le dealer (Richard Antonina) de Tchao pantin etc.

Les relations des forces de l’ordre avec leurs supérieurs directs sont toutes autres. Il convient de dissocier police et gendarmerie. La gendarmerie par son statut militaire n’ira pas directement à l’encontre de la hiérarchie, et au contraire se montrera très obéissante. Les films retranscrivent cela par une ferveur à faire bien son travail, quels que soient les ordres. Ils mettent cela en avant en montrant un gendarme simplet, comme Le Roi Pandore, dans lequel Bourvil incarne un gendarme qui devient millionnaire. Il continu à exercer son métier car : « la retraite de gendarme, c’est du solide », cependant il profite de son argent en aménageant ses quartiers, en faisant sa ronde en voiture. Il n’hésite cependant pas à verbaliser son propre chauffeur quand il roule vite, payant ensuite l’amende de sa poche car : « la loi c’est la loi ». Il en va de même pour Le gendarme de Saint-Tropez : le gendarme Cruchot est incorruptible lorsqu’il s’agit de verbaliser. Il n’hésite pas à entrainer ses hommes pour attraper les nudistes. On note l’image du gendarme corrompue (temporaire) dans Ne réveillez pas un flic qui dort, mais après avoir rencontré le commissaire corrompu (Michel Serrault), les gendarmes sont assassinés juste avant de se rebeller. A aucun moment un gendarme ne se rebelle directement contre un supérieur direct, au pire il rechigne à la tâche, un peu à la manière des personnages de la 7ème compagnie. En ce qui concerne la police, l’affrontement se fait en deux temps. Si le supérieur est sur le terrain, avec ses hommes, il a le respect de ces derniers. S’il s’agit d’une hiérarchie de bureau, une hiérarchie gestionnaire, alors le conflit est immédiat. L’opposition terrain/bureau est un lieu commun dans les films avec la police. Le terrain, considéré comme plus humain veut endiguer le crime ; le bureau veut des chiffres, des résultats. L’importance des résultats n’est pas négligeable, il est bien mis en avant dans L.627 où un chef de brigade s’exclame qu’un bâton sur une feuille correspond à une saisi de drogue, peu importe la quantité : 50 grammes ou 1 kilogramme, cela n’a pas d’importance. Ce qui importe ce sont les chiffres. D’autre part cette hiérarchie est en relation directe avec la politique, par conséquent elle se soucie de son image, de l’image de la police. Elle met donc un frein direct à la police de terrain, et la réoriente selon les intérêts de la politique. Les films mettent aussi en avant la hiérarchie de terrain qui compte ses heures et dont le but est de faire son métier rapidement. C’est le cas dans On ne meurt que deux fois ou encore L.627. Le policier, doit donc mener son enquête à bien, et le faire correctement, « faire du chiffre » et abandonner cette dernière si la hiérarchie ne la juge pas nécessaire. Mais un autre problème est mis en avant dans les films : la guerre des polices. En effet la multiplicité des services fait que les policiers de différents services se retrouvent sur une même enquête selon l’aspect privilégié. Cet affrontement peu se faire via la hiérarchie comme dans La guerre des polices qui affectent les deux brigades, territoriale et antigang, sur la même affaire. L’affrontement peu aussi se faire directement, par des insultes ou tout simplement par un commentaire. Dans Pinot simple flic, à la fin du film, un policier des stups interpelle Pinot : « eh la vedette ! […] Si la tenue se met à faire le boulot de la police on va se retrouver à faire la circulation », Pinot lui répond : « c’est pas mal la circulation surtout aux heures de pointes ». Ce dédain de la part des policiers en civil pour la tenue est souvent présent. Plus les policiers sont spécialisés, plus leur « arrogance » augmente. Ce genre de fait est aussi présent dans Les Ripoux au moment où René qualifie l’antigang de « cow-boys ». Ces derniers le rabaissent en se moquant de lui. René quitte la pièce, furieux.

Tous ces visages des forces de l’ordre et les interactions qu’elles ont sont parfois sanctionnées par l’approbation du corps de police/gendarmerie. Quand l’image que transmet l’acteur est bénéfique pour le métier représenté, les autorités n’hésitent pas à le remercier où à l’inverse, si l’image est mauvaise et sujet à controverse, la censure fait son travail. Lino Ventura est congratulé par Charles Pasqua, Ministre de l’Intérieur en 1987, qui lui décerne la médaille du Ministère de l’Intérieur. Ce dernier relate :

« C’est vrai qu’il avait symbolisé très souvent des rôles de policiers solides, courageux. […] Je lui avais dit “Vous avez beaucoup fait pour populariser l’image d’un flic sympathique et faire connaître ses problèmes et ses difficultés, plus que tout ce que nous aurions pu dire et écrire nous-mêmes“. Il avait trouvé ça sympathique et amusant. Il donnait l’image d’un flic qui connaît bien son métier et d’un homme solide qui allait jusqu’au bout des choses et qui n’hésitait pas à s’engager à fond à risquer sa peau […]. Parmi tous les personnels de police, il bénéficiait d’une très grande sympathie et d’une très grande amitié » 1.

Cette action de récompense d’un acteur par une administration des forces de l’ordre montre bien que celle-ci corrobore une certaine vision de la police. Vision qu’elle protège et défend, et peut se montrer agressive si l’image véhiculée n’est pas satisfaisante, avec notamment la censure et la pression sur le film Un condé mentionné plus haut. La gendarmerie aussi n’hésite pas à faire passer des messages quant à sa représentation. Le premier volet du Gendarme de Saint-Tropez ne fait pas l’unanimité au sein de la gendarmerie. Ce premier film des aventures du gendarme Cruchot rassemble plus de sept millions huit cents mille spectateurs. C’est donc un grand succès. Entre les deux films suivants : Le gendarme à New-York et Le gendarme se marie la gendarmerie nationale ! passe simplement du refus à l’acceptation de Cruchot et ses compères. Une pétition, en 1966, à lieu contre Le gendarme à New-York. En 1968 une autre pétition à lieu autour de suppositions sur la femme de Cruchot : par quelle actrice sera-t-elle incarnée ? Dès lors il n’y a plus de remise en cause du personnage, c’est une acceptation de celui-ci. En 1972, pour Le gendarme en ballade, l’équipe du film est invitée dans une caserne. Cela passe par différentes étapes allant du rejet à la récupération et à l’instrumentalisation du mythe. L’image de la gendarmerie est véhiculée dans toute l’Europe via l’image de Cruchot. Cette appropriation du mythe se fait encore aujourd’hui, mais cette fois-ci avec une participation active de la gendarmerie. C’est le cas pour le feuilleton Une femme d’honneur où la gendarmerie prête volontairement ses véhicules. Cette série est entièrement dédiée à transmettre une image élogieuse de la gendarmerie ; c’est une sorte de spot publicitaire. On retrouve cependant dans certains films des traces de publicités, c’est le cas pour Peur sur la ville, où à la fin Belmondo est héliporté par un hélicoptère de la gendarmerie nationale, s’en suit une intervention de ce qui semble être le GIGN (créé en 1974, le film sort en 1975). Bien sûr, dans le générique de fin, la gendarmerie est remerciée pour son prêt de matériel.

Les forces de l’ordre ont donc plusieurs visages selon les époques. Le cinéma français retransmet à travers de nombreux prismes l’évolution de la police et de la gendarmerie. Il s’agit d‘une image et par conséquent d’une représentation qui n’est pas forcément réaliste. L’évolution de l’image des forces de l’ordre se fait parallèlement à la politique : la stabilité du héros installé de De Gaulle à Pompidou, une remise en cause du système avec Giscard d’Estaing, et une approche plus sociale sous Mitterrand. Cette évolution se voit notamment par l’interaction du policier avec son entourage : population, hiérarchie, criminels. On passe du policier observateur au moralisateur, puis du policier héros au policier dont la vocation se limite à avoir un travail stable. Les dernières années de la période étudiée tend à mettre en valeur une vertu des policiers : la compassion. Que ce soit Pinot ou l’inspecteur de L627, tous deux s’attachent à vouloir sauver quelqu’un de la drogue, et dans les deux cas une jeune fille. Cette évolution se poursuit encore aujourd’hui avec une nouvelle image de la police. Celle-ci est beaucoup plus agressive, moins valorisante, montrant surtout des policiers à bout de souffle. C’est le cas de nombreux films d’Olivier Marchal, où le tableau de la police est sombre : 36 quai des orfèvres ou encore MR73 2. Certains films vont même jusqu’à brosser des policiers corrompus, loin de l’image des Ripoux de Claude Zidi, ces derniers sont sans scrupules : dans A bout portant 3, ils n’hésitent pas à tuer une de leur collègue. Le cinéma français est grandement influencé par le cinéma américain mais aussi par les séries. L’affluence de nouvelles séries ayant pour thème la police scientifique connaît un grand succès. Les différentes séries de CSI (Les experts) offrent un renouveau pour l’image de la police et, passant du grand au petit écran, celle-ci continue à évoluer. Les experts ont leur version française : R.I.S. En ce qui concerne la vision corrompue de la police, la série The shield possède un écho français via la série d’Olivier Marchal : Braquo. Cette vision est de plus en plus noire et semble correspondre à une vision d’une police sans limite, où la police pourchasse la police.

1 Cité dans Durant Philippe, Lino Ventura, Lausanne, Favre, 1987.

2 Respectivement 2004 et 2008

3 Cavayé Fred, 2010

Bibliographie

Ouvrages généraux

Dehée Yannick, Mythologies politiques du cinéma français, P.U.F., Paris, 2000.

Guérif François, Le cinéma policier français, Artefact, Paris, 1986.

Ory Pascal, L’histoire culturelle, Paris, P.U.F., 2004.

Prédal, René Marie, 50 ans de cinéma français : 1945-1995, Armand Colin, Paris, 2005.

Ouvrages spécialisés

Galera Yann, Les gendarmes dans l’imaginaire collectif, Nouveau Monde, Paris, 2008.

Philippe Olivier, La représentation de la police dans le cinéma français, L’Harmattan, Paris, 1999.

Articles et ressources numériques

Dehee Yannick, « Les mythes policiers du cinéma français des années 1930 aux années 1990 » In: Vingtième Siècle. Revue d’histoire. N°55, juillet-septembre 1997. pp. 82-100.

Pour les affiches :

http://Joeyy.free.fr

Pour le box office :

http://www.cbo-boxoffice.com/v3/page000.php3?inc=histoannu.php3

Pour les résumés, dates, listes des acteurs :

http://www.allocine.fr

Corpus

Année

Titre

Réalisateur

Acteur Principal

1938

Quai des brumes

Carné Marcel

Gabin Jean

1950

Le Roi Pandore

Berthomieu André

Bourvil

1957

Maigret tend un piège

Delannoy Jean

Gabin Jean

1963

Maigret voit rouge

Grangier Gilles

Gabin Jean

1964

Le Gendarme de Saint-Tropez

Girault Jean

Funès Louis de

1965

Pierrot le fou

Godard Jean-Luc

Belmondo Jean-Paul

1968

La Piscine

Deray Jacques

Delon Alain

1969

Le Clan des Siciliens

Verneuil Henri

Gabin Jean

1970

Un condé

Boisset Yves

Bouquet Michel

1970

L’aveu

Costa Gavras

Montand Yves

1970

Le Borsalino

Deray Jacques

Delon ; Belmondo

1970

Un flic

Melville Jean-Pierre

Delon Alain

1974

Nada

Chabrol Claude

Testi Fabio

1975

Adieu Poulet

Granier-Deferre Pierre

Ventura Lino

1975

Peur sur la ville

Verneuil Henri

Belmondo Jean-Paul

1978

Flic ou voyou

Lautner Georges

Belmondo Jean-Paul

1979

Sacrés Gendarmes

Launois Bernard

Balutin Jacques

1980

Le Guignolo

Lautner Georges

Belmondo Jean-Paul

1980

Inspecteur La Bavure

Zidi Claude

Coluche

1981

Le Professionnel

Lautner Georges

Belmondo Jean-Paul

1982

Le Gendarme et les gendarmettes

Girault Jean

Funès Louis de

1982

Les Ripoux

Zidi Claude

Noiret Philippe

1983

Le Marginal

Deray Jacques

Belmondo Jean-Paul

1984

Tchao Pantin

Berri Claude

Coluche

1984

Pinot simple flic

Jugnot Gérard

Jugnot Gerard

1985

On ne meurt que deux fois

Deray Jacques

Serrault Michel

1986

La guerre des polices

Davis Robin

Jobert Marlène

1987

Le Solitaire

Deray Jacques

Belmondo Jean-Paul

1988

Ne réveillez pas un flic qui dort

Pinheiro José

Delon Alain

1992

L. 627

Tavernier Bertrand

Bezace Didier

Laisser un commentaire